Avis de soutenance de l'ENS
La philosophie chez nous ne jouit pas toujours d'une bonne presse. C'est toujours d'un regard jugeant que l'on porte le philosophe au public : il est celui qui jure par tous les Dieux l'inexistence de toute transcendance, l'agitateur gardien de grands livres rouges, un magicien de la formule et du style dont lui seul garde le secret de polichinelle. Le public hoche la tête, car c'est hérésie de ne pas saisir l'essence du propos, aveu et reconnaissance de sa sottise. Quant au philosophe, il se targue de l'inintelligibilité de son discours.
Ce portrait assez caricatural de la pratique de la philosophie chez nous, que l'on hérite des classes terminales, est aujourd'hui en passe d'être aboli sous l'insigne de nouveaux visages. Tous ces traits ne correspondent à rien de ce que la philosophie peut aujourd'hui offrir comme figure, et l'on se réjouit que GRAPHILO ait dans ce tournant une place de choix.
Un événement majeur signe ce nouveau départ. Il prend racine en la figure de Shelton Saintyl, dont la soutenance du mémoire de master le mercredi 21 janvier 2026 peut, pour le moins, nous assurer une ligne de démarcation entre un avant et un après, qui s'avère aussi bien quantitatif que qualitatif. La note de 19 sur 20 obtenue témoigne de l'excellence du travail accompli et de la reconnaissance du jury face à cette contribution majeure.
L'avenir de la philosophie est en marche. Les soutenances abondent, des écoles se dessinent, les clans s'érigent et c'est pour nous signe de santé : il n'y a pas de champ de bataille sans belligérants.
Cependant, cette impulsion ne manque pas d'efforts. C'est souvent le courage de certains, comme notre camarade Shelton, qui lui donne un sens. Avec un sujet assez originale « Éducation et émancipation du sujet : Une relecture du Discours de la méthode de René Descartes et de l'Émile de Jean-Jacques Rousseau », il annonce les hostilités. Pendant que la rhétorique dans les milieux intellectuels annonce la chute des grands châteaux, Shelton repart des vestiges avec un regard neuf. Il montre à grands frais ce que peuvent encore les classiques dans un monde qui s'apprête déjà à signer leur mort.
Shelton, Vice-Président de Graphilo, intervenant dans un atelier
Une appropriation audacieuse des classiques
Il ne se contente pas de répéter ce qui a déjà été dit çà et là. Sa réflexion prend racine dans la métaphysique de Descartes pour aller vers un projet humaniste avec Rousseau. Dès l'introduction, Saintyl pose une question fondamentale : « qu'est-ce qu'une éducation réussie chez Descartes et Rousseau ? » Cette interrogation, loin d'être purement académique, trouve son ancrage dans « une crise du sens et de la subjectivité dans les sociétés contemporaines » qu'il décrit comme « une éducation de masse à la servitude orchestrée par tout le champ culturel ».
Le jeune chercheur démontre avec brio que « le projet de réforme des champs de la connaissance qu'on retrouve dans le Discours de la méthode de Descartes présuppose une réforme éducative radicale qui trouve sa thématisation et son déplacement dans l'Émile de Jean-Jacques Rousseau ». Cette thèse, audacieuse, s'attaque frontalement aux lectures convenues qui opposent systématiquement les deux philosophes.
Contrairement aux interprètes pressés de condamner Descartes à partir de la formule « comme maître et possesseur de la nature », Saintyl révèle une autre dimension du projet cartésien. Il montre que chez Descartes, « la critique de la connaissance » et chez Rousseau « la critique de la civilisation et de l'éducation poursuivaient en un certain sens le même objectif qui nous parle encore aujourd'hui : la quête de la liberté humaine dans un monde où les gens se reconnaissent mutuellement ».
Quelques membres de GRAPHILO
Une méthodologie rigoureuse au service d'une pensée vivante
Le travail se structure en sept chapitres qui déploient progressivement l'argument central. Saintyl commence par « Le symbolisme de l'enfance chez Descartes et Rousseau », concept qu'il traite non comme simple « stade spécifique du développement humain » mais dans « sa portée épistémologique, ayant des implications majeures sur le plan social et politique ». L'enfance devient chez lui une catégorie critique : « un terrain propice à l'émergence de préjugés et d'erreurs » qu'il incombe à chaque individu d'éliminer pour se réaliser pleinement.
La force du mémoire réside dans sa capacité à articuler anthropologie, épistémologie et projet émancipateur. Les chapitres centraux sur « La conception anthropologique de Descartes » et « Les sédimentations de l'anthropologie cartésienne dans la pensée de Rousseau » démontrent que les deux philosophes partagent une vision de l'homme comme être de facultés, capable de se déconditionner pour se reconditionner. Comme l'écrit Saintyl : « l'homme est un être de facultés sans minimiser les animaux. L'homme a suffisamment de moyens pour qu'il ne devienne pas esclave de ses passions ».
Les derniers chapitres actualisent brillamment cette réflexion en mettant « en relation science, idéologie et aliénation » dans les sociétés contemporaines. Saintyl y montre comment « le système de domination arrive à tout intégrer » et comment, face à cette « crise du sujet », un retour critique à Descartes et Rousseau permet de penser les conditions d'une véritable émancipation.
GRAPHILO au travail
Une contribution majeure pour penser notre présent
Ce qui frappe dans ce travail, c'est sa pertinence pour notre contexte. Saintyl ne fait pas œuvre d'antiquaire. Il réactive la pensée des classiques pour éclairer « ce que nous avons appelé jusqu'ici une crise du sens et de la subjectivité dans les sociétés contemporaines ». Son intuition profonde est que « toute pratique politique qui cherche à combattre la domination de l'homme par l'homme » doit d'abord affronter cette « domination culturelle mise en place par l'État, le système économique et leurs différents appareils idéologiques ».
Le mémoire se clôt sur un appel à « cultiver le sens commun » comme stratégie de résistance. Loin du jargon inintelligible, Saintyl propose une philosophie accessible et engagée, qui retrouve sa vocation première : l'émancipation par la pensée critique.
Avec ce travail de 130 pages, dense mais limpide, rigoureux mais passionné, Shelton Saintyl signe l'acte de naissance d'une nouvelle génération philosophique. Une génération qui n'a pas peur des grands textes, qui refuse les facilités de la mode intellectuelle, et qui ose penser avec et contre les classiques pour éclairer notre présent. La note exceptionnelle de 19 sur 20 obtenue lors de la soutenance ne fait que confirmer ce que nous pressentions déjà : l'avenir de la philosophie, décidément, a de beaux jours devant lui.
Rédaction de GRAPHILO